Le Championnat du Monde des Tracassets
Au cœur des vignobles en terrasses escarpés de Lavaux, en Suisse, l’une des traditions sportives les plus insolites d’Europe continue de prospérer : le Championnat du Monde des Tracassets. Ce qui peut sembler être une plaisanterie au premier abord est en réalité un événement culturel de longue date célébrant une machine typiquement vaudoise, un paysage et un esprit communautaire qui perdurent depuis des décennies.
Loin des sports mécaniques conventionnels, cette compétition mêle ingénierie rurale, tradition locale et humour absurde dans un festival unique au monde.
Qu’est-ce exactement qu’un tracasset ?
Le tracasset est un type de machine très spécifique originaire du canton de Vaud dans les années 1950. Les premiers exemplaires sont apparus dans la région de Perroy, avant de se répandre principalement dans les vignobles escarpés de Lavaux.
Il s’agit d’un véhicule hybride unique, souvent décrit comme un croisement entre un tracteur agricole et une pétrolette motorisée vintage. Cette conception inhabituelle répond à un besoin très pratique : aider les vignerons à transporter outils, raisins et matériel sur des pentes extrêmement raides.
Un tracasset comprend généralement :
- trois roues
- un guidon de direction
- un pont arrière
- un châssis compact et robuste adapté aux terrains viticoles
Malgré son apparence mécanique, le tracasset est étonnamment facile à conduire. Les habitants le décrivent comme « docile », capable d’affronter les pentes abruptes sans crainte de déséquilibre. Il ne nécessite ni fouet ni commandes complexes — seulement de l’équilibre et une bonne connaissance des vignes.
On dit aussi, avec humour, que le tracasset est une « machine domestiquée » vivant aux côtés des humains et « ne se nourrissant que de liquides », une référence amusée à la culture viticole de Lavaux.
Bien que profondément ancré dans l’identité vaudoise, quelques tracassets ont dépassé les frontières cantonales, même s’ils restent rares en dehors de leur environnement d’origine.
De l’outil rural au championnat du monde
L’histoire du tracasset est indissociable de celle de sa compétition.
Le tout premier Rallye des Tracassets a eu lieu le 26 août 1956 sur la Place d’Armes à Cully, organisé par les membres du FC Vignoble. Les spectateurs payaient un franc symbolique pour assister à la course.
Pendant près d’une décennie, Cully a accueilli l’événement, mais après neuf éditions, la compétition a été interrompue en 1964.
Cependant, l’idée n’a pas été oubliée.
En 1979, la Société de Jeunesse d’Épesses a relancé le concept et organisé le premier Championnat du Monde des Tracassets à Épesses. Le succès fut tel que l’événement est devenu un rendez-vous permanent de la vie locale.
Après une brève interruption en 1988, le championnat est revenu en 1991 et a adopté un rythme biennal, se tenant tous les deux ans, les années impaires.
La tradition a connu des difficultés. En 2005, l’événement a failli disparaître faute de bénévoles. Il a été sauvé par le Ski Club d’Épesses, qui a repris son organisation afin d’assurer la continuité de la fête au sein du village.
En 2017, le championnat a célébré sa 20e édition, marquant plus d’un demi-siècle de tradition locale.
Plus récemment, en raison d’un report en 2021 pour des raisons sanitaires, la 22e édition a eu lieu le 30 avril 2022, déplaçant temporairement l’événement sur les années paires.
Une course pas comme les autres
Le championnat n’est pas une compétition de sport mécanique classique. Il combine plusieurs disciplines mettant en avant autant la technique que la créativité.
Les participants s’affrontent dans :
- des courses de vitesse à travers les chemins viticoles
- des épreuves techniques d’agilité et de maniabilité
- et souvent des catégories humoristiques ou artistiques où les machines sont décorées de manière extravagante
Les tracassets deviennent alors de véritables œuvres mobiles — parfois ornées de tonneaux, de structures peintes ou de décorations surréalistes reflétant l’humour local et l’imagination des participants.
Les vignobles escarpés de Lavaux, classés au patrimoine mondial de l’UNESCO, constituent à la fois l’origine et le théâtre de l’événement. Les pentes extrêmes qui ont autrefois nécessité l’invention du tracasset servent aujourd’hui de décor idéal à sa célébration.
Plus qu’une compétition : une identité culturelle
Bien qu’officiellement appelé « championnat du monde », l’événement reste profondément local. Il est organisé par des associations de village et soutenu par des générations d’habitants, des vignerons aux jeunes bénévoles.
Le public n’y vient pas pour un spectacle sportif professionnel, mais pour l’ambiance : musique, vin, nourriture, rires et fort sentiment d’appartenance. L’événement reflète une tradition suisse plus large consistant à transformer la vie rurale en festivals ludiques où humour et patrimoine coexistent.
En 2005, lorsque le championnat était menacé de disparition, son sauvetage par le Ski Club d’Épesses a montré à quel point il était devenu essentiel à l’identité locale. Ce n’était plus seulement une course, mais une mémoire collective.
Une tradition vivante d’humour et d’ingéniosité
Le Championnat du Monde des Tracassets représente aujourd’hui un exemple rare de la manière dont une invention locale peut devenir un patrimoine culturel. Né d’un besoin dans les vignobles escarpés, le tracasset est devenu à la fois un outil et un symbole de la créativité vaudoise.
Son championnat reflète le même esprit : inventif, légèrement absurde, profondément communautaire et fièrement local.
Dans un monde où les sports et les divertissements tendent à se standardiser, la course de tracassets reste rafraîchissante de singularité. Il ne s’agit pas seulement de performance ou de vitesse, mais de personnes, de paysages et de la célébration joyeuse d’une machine qui n’a jamais été destinée à être ordinaire.
Et tandis que les petits véhicules à trois roues gravissent les pentes impossibles de Lavaux, ils transportent bien plus que leurs conducteurs : ils portent l’histoire, l’humour et une manière typiquement suisse de transformer le quotidien en tradition.
